« Fréquence cardiaque primaire en hausse », rapporta une silhouette encapuchonnée.
« Administration d’un sédatif », répondit le chirurgien en chef sur un ton monocorde. Sa voix trahissait son jeune âge : il avait gravi les échelons clandestins des serfs de la medicae des Word Bearers avant d’être personnellement choisi par Erebus lui-même pour rejoindre son équipe chirurgicale. Par principe, le Premier Chapelain ne faisait pas confiance aux Apothicaires de sa propre Légion, s’attendant, non sans raison, à ce qu’ils saisissent la moindre occasion de le tuer.
« Fréquence cardiaque secondaire en hausse », intona de nouveau la silhouette encapuchonnée, avec la cadence d’un appel à la prière.
« C’est absurde », dit le chirurgien en chef. « Acolyte Tournel, préparez un second »
Le reste de la phrase mourut dans sa gorge lorsqu’une main massive lui enserra le cou dans un étau. Il remonta le long du bras musculeux du regard, et se retrouva à fixer les globes oculaires injectés de sang d’un Erebus à présent bien éveillé.
« Mon… seigneur… », parvint à articuler le chirurgien à travers une trachée comprimée. « Je suis… soulagé de vous voir stabilisé. » Il couina, tentative d’inspiration, tandis que son visage virait au rouge sang de l’armure de la XVIIe Légion. « Veuillez… vous reposer… afin que nous puissions entamer le traitement de vos blessures. »
La bouche sans lèvres d’Erebus était figée en un rictus, comme s’il trouvait la situation perversement amusante.
« Pas le temps », dit l’Apôtre, les tendons de ses joues visibles tandis qu’ils actionnaient sa bouche et sa langue. « L’athame laisse sa marque sur ceux qu’il touche. » Il leva la dague, toujours serrée dans sa main gauche, son tranchant sifflant doucement encore maintenant du sang de son propre maître. « C’est simple, chirurgien. J’ai besoin d’un nouveau visage », dit Erebus en attirant l’homme vers le masque en ruine du sien. Le chirurgien pouvait sentir l’haleine du Sombre Apôtre, chaude et rance, même par-dessus la puanteur métallique du sang. « Je prendrai le vôtre », gronda Erebus.
« Mais, mon seigneur », balbutia le chirurgien en titubant en arrière tandis qu’Erebus desserrait son emprise sur son cou. Il se frotta la gorge, la voix encore rauque. « Je crains qu’une telle procédure ne me tue. »
« Alors vous devez rendre grâce aux dieux directement », dit Erebus d’un ton conversationnel à l’homme prostré tandis qu’il se redressait sur la dalle de pierre. « Que votre sacrifice soit accompli en mon nom. »
Le chirurgien hurla tandis que ses collègues le saisirent par derrière, immobilisant ses bras et entravant ses jambes qui se débattaient avec un tuyau chirurgical. Ils plaquèrent l’homme au sol de l’apothicairerie, et Erebus entendit les sons humides du métal aiguisé sur la chair humaine. Les cris de panique se muèrent en gargouillis d’agonie, et lorsque les silhouettes réapparurent, elles tenaient un lambeau de peau brun olivâtre, le brandissant comme un trophée de chasse.
Erebus l’examina. Il ne présentait pas la gamme complète des tatouages complexes qui avaient orné son propre visage, mais il pourrait remédier à cela plus tard. Il sentait les effets de l’athame se répandre dans son corps : un contact froid comme la tombe qui gelait les terminaisons nerveuses en un éclair, tranchant lentement son lien physique avec la réalité.
Visage est une nouvelle de Rich McCormick, auteur inconnu au bataillon de la Black Library, dont c’est ici la première lecture. Elle met en scène Erebus, Premier Chapelain des Word Bearers, dans un état rarement décrit : sans visage, défiguré par le châtiment d’Horus à la suite de son échec à corrompre Sanguinius lors de la campagne de Signus Prime. C’est un point de départ original, et McCormick en tire une nouvelle ambitieuse, plus intérieure et symbolique que ce à quoi la Black Library habitue son lectorat.
Le récit s’ouvre sur une scène chirurgicale brutale et efficace. Erebus, conscient sur sa table d’opération, exige un nouveau visage et se l’approprie de la seule façon qui lui convienne : en prenant celui d’un autre. La tentative échoue, le corps rejetant le greffon dans un embrasement de chair noire, et Erebus n’a d’autre recours que de plonger son crâne mutilé dans une fonte de sang sacrificiel pour entamer un voyage astral à travers le warp. C’est à partir de ce moment que la nouvelle bascule dans un registre beaucoup plus ambitieux, celui du conte initiatique, du voyage au bout de l’âme.
McCormick structure ce voyage en une série de tableaux, chacun orchestré par une entité démoniaque différente. Un oiseau messager de Tzeentch, un colosse de bronze sur un horizon de crânes pulvérisés, un serpent pastel aux mots de miel, et enfin une vieille femme dans un marais pourrissant, chacun de ces démons tente de corrompre Erebus à sa façon, par la promesse de pouvoir, par la flatterie de l’ego, par la tentation de la vengeance, ou par la torpeur progressive d’un repos sans fin. La structure rappelle les épreuves de la mythologie classique, un Ulysse chaotique naviguant entre Scylla et Charybde, sauf qu’ici le héros est l’un des personnages les plus détestables de la saga, et c’est précisément là que réside l’intérêt.
Car McCormick réussit quelque chose de délicat : rendre Erebus fascinant sans jamais le rendre sympathique. Sa fourberie n’est pas celle d’un opportuniste, mais celle d’un dévot absolu, un homme qui a tout sacrifié à la volonté du Panthéon et qui refuse de dévier d’un degré même lorsqu’on lui offre la tête d’Horus sur un plateau. La séquence avec le golem du Maître de Guerre est particulièrement bien menée. Erebus tient le couteau dans la main, l’athame vibre d’impatience, et il le jette à terre. Ce n’est pas de la faiblesse, c’est de la discipline doctrinale portée à son paroxysme. Un fanatique pur, imperméable aux tentations précisément parce qu’il n’existe que pour son rôle d’instrument.
La séquence dans le marais de Nurgle est la plus longue et la plus risquée de la nouvelle. McCormick y installe une atmosphère de lente dissolution, une torpeur poisseuse qui prend le temps d’agir sur le lecteur comme sur le personnage. Les semaines deviennent des mois, la routine s’installe, et l’on sent Erebus s’effilocher. C’est écrit avec une vraie patience, ce qui est rare dans le format court. La résolution, trouver un puits d’eau pure pour retourner les armes du démon contre lui, est ingénieuse sans être gratuite, et la logique interne de la scène tient parfaitement.
Chacune de ces épreuves se conclut de la même façon : Erebus arrache le nom du daemon qui lui résiste, et cette mécanique répétée finit par constituer la colonne vertébrale thématique du texte. La connaissance comme arme, le nom comme clé, c’est un motif ancien, hérité des traditions ésotériques les plus archaïques, et McCormick l’utilise avec cohérence. Erebus n’est pas un guerrier qui gagne par la force, il est un théologien qui gagne par la compréhension.
La conclusion est satisfaisante. Erebus émerge du bain de sang avec un nouveau visage, non pas humain cette fois, mais composite, portant les marques des Quatre dieux, œil prophétique, oreille de guerre, bouche de convoitise, nez de mort. Un visage qui n’est plus celui d’un homme mais celui d’un instrument accompli, exactement ce qu’il cherchait. McCormick referme la boucle avec rigueur.
Le seul véritable reproche que l’on peut adresser à Visage est son absence d’impact sur la saga au sens large. Elle enrichit la psychologie d’Erebus sans rien déplacer dans l’intrigue générale. Pour le lecteur qui a traversé les cinquante-quatre tomes et les dix volumes du Siège de Terra, c’est une parenthèse, un portrait de cabinet. C’est honnête dans ses ambitions, et c’est bien exécuté, mais la nouvelle restera dans les marges de la grande fresque.
Il reste à souligner que McCormick, inconnu au catalogue de la Black Library jusqu’à cette lecture, révèle ici une vraie maîtrise du registre symbolique et une capacité à traiter un personnage complexe avec nuance et intelligence. C’est une entrée remarquée.
Les plus
- Structure en tableaux initiatiques.
- Erebus caractérisé avec une cohérence remarquable, fascinant sans être sympathique.
- La mécanique du nom comme arme, bien utilisée et thématiquement cohérente.
- Première œuvre de McCormick lue, et une révélation bienvenue.
Les moins
- Aucun impact sur la saga, parenthèse narrative sans conséquences.
- Certains tableaux plus convenus que d'autres, notamment la séquence avec le colosse de Khorne.
- Format court qui bride un peu le potentiel de certaines scènes.
Visage est une nouvelle soignée et intelligente qui offre à l'un des personnages les plus détestés de la saga un portrait intérieur rare, confirmant qu'Erebus n'a d'égal en ténacité que sa fourberie, et révélant au passage un auteur à suivre.

