— Baissez vos armes.
Leilani vit l’expression du visage d’Herkaaze se transformer en fureur, scandalisée qu’elle était par la témérité de cette injonction. Le chevalier de l’oubli se rua en grondant, et la grappe de psykers la plus proche recula devant son assaut. Sœur Amendera tendit le bras pour la retenir, mais elle ne fut pas assez rapide. L’épée encore tiède du sang de ses précédentes victimes, Herkaaze frappa et taillada une femme vêtue d’une combinaison de prisonnier dont le front était marqué du sceau des télépathes. Elle l’entailla de haut en bas, lui ouvrant le torse, et sans s’arrêter, le chevalier balafré se fendit pour couper la main d’un autre psyker, un homme cette fois. Il s’effondra, le bras réduit à un moignon écarlate d’où jaillissait le sang.
Les autres psykers se déplacèrent avec une surprenante vivacité, rappelant à Leilani le mouvement des nuées d’oiseaux arboricoles de son monde natal. Les éléments disparates de l’esprit collectif se mouvaient comme de l’eau, vague humaine qui s’écartait de l’assaillant, abandonnant les morts et les blessés à l’endroit où ils tombaient. Leilani réalisa qu’elle les concevait désormais comme une entité unique, ne voyant plus les psykers comme des individus distincts au sein de cette foule.
Séparé de la horde, l’homme à la main coupée se mit à crier, et les os de son visage craquèrent tandis que son crâne tentait de reprendre son aspect d’origine. Abandonné par les siens, il commença à ressembler au survivant dément qu’elles avaient rencontré dehors. Herkaaze le réduisit au silence en lui ouvrant la gorge du bout de son épée.
— Baissez vos armes !
Cette fois, c’était un cri, chaque membre de la gestalt hurlant à pleins poumons. Le vacarme fut si assourdissant dans l’étroite chambre au fourneau que les sœurs stoppèrent net.
Leilani se sentit gagnée un instant par la confusion. N’importe quelle poignée de psykers présente dans cette salle aurait mis à rude épreuve deux chevaliers de l’oubli et une sœur novice, et réunis qu’ils étaient dans ce métaesprit étrange, ils disposaient sans nul doute d’assez de pouvoir pour les tuer toutes en un instant. Il suffisait de leur faire tomber le plafond dessus pour les écraser, de consumer tout l’oxygène de la salle grâce à une tempête pyrokinésique ou de recourir à une autre méthode parmi la dizaine qui s’offraient à eux.
Pourquoi étaient-elles encore en vie, dans ce cas ?
— Que voulez-vous ? demanda-t-elle.
La réponse issue d’une myriade de gorges lui glaça le sang.
— Leilani Mollitas. Emrilia Herkaaze. Amendera Kendel. Je vous attendais.
— Ils connaissent nos noms…
La voix de la novice semblait minuscule comparée au chœur de la meute.
~ Sorcellerie ! signa furieusement Herkaaze, ils ont sondé nos esprits ! ~
~ Impossible, répondit silencieusement Kendel. Nul télépathe ne peut pénétrer le bastion de notre esprit. Nous sommes des intouchables. ~
— Je sais qui vous êtes, tonna le chœur, et je dois vous parler.
La Voix est une nouvelle importante, non pas par son intensité dramatique ou son action, mais par ce qu’elle dévoile du lore. James Swallow s’attaque ici à un pan longtemps resté opaque de l’Hérésie d’Horus : l’Anathema Psykana, plus connue sous le nom de Sœurs du Silence, ainsi que le fonctionnement des Vaisseaux Noirs de l’Astra Telepathica. À ce titre, la nouvelle remplit une fonction presque pédagogique, et c’est là qu’elle trouve l’essentiel de sa valeur.
L’histoire s’inscrit clairement dans la continuité directe de La Fuite de l’Eisenstein. Le contexte est posé sans ambiguïté : l’onde de choc d’Isstvan III, la peur diffuse de la trahison, et la montée d’un malaise qui dépasse déjà la simple guerre civile. Le vaisseau Validus, perdu dans le Warp, devient un espace clos idéal pour un récit d’horreur psychique et de tension idéologique.
Le grand point fort de La Voix, c’est la manière dont Swallow développe les Sœurs du Silence. Leur mutisme, loin d’être un simple gimmick, structure toute la narration. Le langage signé, les regards, les postures, les silences lourds de sens : tout contribue à créer une atmosphère singulière, presque étrangère, qui distingue immédiatement cette nouvelle du reste de la production Black Library.
Amendera Kendel est un personnage rapidement attachant. Guerrière accomplie, disciplinée, elle n’est jamais idéalisée, mais reste profondément humaine dans sa manière d’aborder le devoir, la rivalité et l’incompréhension. À travers elle, le lecteur découvre une organisation austère, rigide, mais cohérente, dont la fonction dépasse largement le simple rôle d’escorte anti-psyker.
Les Vaisseaux Noirs sont eux aussi bien exploités. Leur mission : traquer, capturer et trier les psykers à l’échelle galactique – est rappelée, mais sans surenchère. Avec suffisamment de détails pour renforcer la dimension oppressive de l’Imperium naissant.
Le cœur conceptuel de la nouvelle repose sur la Voix elle-même : cette conscience gestalt née de psykers libérés, prenant la forme d’un message venu du futur. L’idée est excellente. Elle touche à la prédestination, au sacrifice absolu, et à la question centrale de l’Hérésie : tout cela pouvait-il être évité ?
La révélation impliquant Leilani Mollitas fonctionne sur le plan thématique. Elle donne une dimension tragique au récit et renforce l’idée que, dans l’univers de Warhammer, même les actes les plus altruistes sont voués à l’échec ou à la perversion. Les descriptions liées à cette entité sont réussies : Swallow parvient à instaurer un malaise réel, une impression d’abomination calme et persuasive, plus dérangeante que spectaculaire.
En revanche, l’exécution souffre d’un déséquilibre évident entre la première et la seconde moitié du texte.
Le principal point faible de la nouvelle est sans conteste Emrilia Herkaaze. Son antagonisme avec Kendel est lourd, répétitif et d’une puérilité surprenante. Chaque échange est venimeux, chaque intervention semble conçue pour provoquer un conflit artificiel. Là où le reste du récit joue sur la subtilité et le non-dit, Herkaaze fonctionne à l’exact opposé.
Sa révélation finale est intéressante sur le papier, mais arrive trop tard pour rattraper l’agacement accumulé. Le personnage donne l’impression d’être un outil narratif destiné à “faire avancer l’intrigue”, plutôt qu’une figure organique du récit.
Le style de James Swallow est correct, mais clairement en deçà de ce que le sujet aurait pu permettre. La narration est souvent molle, l’action quasiment absente. Ce choix peut se défendre, le cœur du récit est psychique et idéologique, mais le résultat manque parfois de tension. On aurait apprécié davantage de confrontations physiques ou, à défaut, une mise en scène plus oppressante du danger.
Le contraste est d’autant plus frustrant que certaines idées sont excellentes. La Voix en tant qu’entité fonctionne, mais tout ce qui l’entoure manque d’intensité pour pleinement marquer le lecteur.
La Voix est une nouvelle imparfaite mais intéressante. Elle brille par son apport au lore et par la mise en lumière des Sœurs du Silence, dont James Swallow parvient à capter l’étrangeté et la rigueur. En revanche, son intrigue souffre d’un antagonisme maladroit et d’un rythme trop mou pour soutenir ses idées jusqu’au bout. Une lecture enrichissante pour l’univers, frustrante dans son exécution, et représentative de ce que Swallow fait de mieux… comme de moins bien.

